“Périgord ici et maintenant“ de Clément Bouynet, que viennent de publier les éditions Fanlac*, montre que ce département vaut bien une messe… pour le temps présent.
L’auteur pas encore trentenaire (membre du club de la presse du Périgord, dont il contribue à faire baisser la moyenne d’âge, merci !) n’est pas frappé de jeunisme primaire et ne fait pas du passé table rase : c’est sur la base de solides connaissances locales qu’il renouvelle l’approche d’un territoire et compose une vue d’ensemble des plus rafraîchissantes. De quoi étonner les Périgordins eux-mêmes (ou Périgourdins pour qui n’opte pas pour le même démonyme que lui) — à l’exception de ceux qui lisent régulièrement la presse, tout de même — et attirer des néo-ruraux que la crise Covid n’aurait pas encore guidés jusqu’ici, et surtout surprendre des bataillons de touristes venus pour les sacrosaints arguments de la bonne chère et des mille et un châteaux.
Littérature régionale et renouvellement des générations
Le ton et le fond, l’express et le contexte. En passant du journal (Sud Ouest) au livre, Clément Bouynet devient maître du “je” et s’autorise ce à quoi on s’abstient dans la presse d’information générale. Le journaliste livre son premier titre avant le seuil qu’il s’était fixé… celui des 30 ans qu’il aura le 1er janvier prochain. Le “gouyat” promène sur la terre natale, qu’il a un temps quitté pour mieux y revenir, un regard d’une redoutable lucidité, passionnément amoureux de ses richesses comme de ses imperfections, capable de planter le sens de l’avenir sur le terreau d’une copieuse bibliographie. Ce qui n’est pas exactement faire du neuf avec du vieux… Adieu le Périgord éternel remâché dans l’assiette du jour, voici venu le Périgord ici et maintenant au contact de ceux qui y vivent vraiment, qui y vivent encore. Un “ici et maintenant” qui n’a d’imprécation bouddhiste que le souvenir d’une longue promenade dans la vallée de la Vézère partagée par l’auteur avec Matthieu Ricard.
L’intime et le monde
De la pratique du terrain, Clément Bouynet a conservé des portraits sur le vif, le sens de la formule, le télescopage des profils de rencontres, la surprise des chemins de traverse. S’il saisit en un clin d’œil ce Périgord du moment, c’est parce qu’il n’a jamais rompu le lien intime à sa famille, à ses amis, à ses souvenirs. Avec un faible assumé pour Le Bugue (ses bouchons le mardi de marché) et Journiac, référence de cœur et de sourire semée au fil des pages. Le Bugue ? Mais non, pas le bug tant redouté de l’an 2000, plutôt celui qu’il dessine (avec l’IA et pas seulement, heureusement !) en fin d’ouvrage ; son village et le Périgord autour, inspection faite des ressources qui orientent à la hausse un avenir local, en conscience des écueils à éviter.
Le tour d’horizon en 15 chapitres distribue d’abord une volée d’images pour mieux effacer les clichés tenaces, expose des points de vue lumineux (et nocturnes, voir la couverture) pour offrir d’autres visions de carte postale. Des figures du Périgord s’ajoutent aux icônes historiques (les deux “potes” du fameux “parce que c’était lui…”), un panthéon où les femmes prennent enfin leur place, derrière Joséphine ; avec de nouveaux chercheurs en Résistance, des statues revisitées plutôt que déboulonnées, à l’image de celle de Bugeaud échappant à la cancel culture.

Peur du loup post-lébérou
Aux descriptions des splendeurs du patrimoine, l’auteur préfère ceux qui le font revivre : les aventuriers de la copie parfaite ou les héritiers d’arches perdues abonnés aux honneurs télévisés (Commarque, etc.), les miraculés de Notre-Dame à la Socra ou le Petit Poucet de Biron, sans oublier les équipes volantes d’archives villageoises. Ici, pas encore de surtourisme… une dominante du Périgord noir, tout de même, la bêtise de dégradations sur sites naturels millénaires (Maxange), la quête de nocturnes en tous genres et d’expérientiel à tout prix. On lit la cohabitation perfectible entre ruraux et urbains (la mare de Grignols), l’organisation des usages en forêt façon chassé&croisé… sans trop tirer sur la chasse, la population de sangliers variant proportionnellement à l’inverse à celle des chasseurs (espèce à protéger ?).
L’auteur dessine une géographie économique tissée par l’avancée de la fibre et les emplois dans l’électronique, il parle d’Eurenco et non de la poudrerie, recueille les impressions d’après papeteries à Condat, valorise les dirigeants nés avec Internet, les paysans survivants et le besoin vital de se reconnecter à la terre. La révolution des cantines avance ici plus vite qu’ailleurs, grâce aux Pieds dans le plat (de résistance). Dans ce Périgord qui concilie caviar et silure, de jeunes chefs célèbrent La Mazille avec les mots d’aujourd’hui et des notes d’ailleurs. « La cuisine locale prend des allures de tour de Babel. » Bergerac met du vin dans les cocktails, les étiquettes de bières et de distillations locales se multiplient. Et parce que l’anecdote personnelle n’est jamais loin, Clément n’oublie pas la cuisine de sa tatie qui se prend pour Maïté et les tablées de fête au village.
D’autres horizons
Même la Félibrée trouve grâce aux yeux du réinventeur (et même réenchanteur) local, avec une reine durablement engagée pour l’occitan. Cet arbre centenaire cache une forêt de festivals et de fêtes populaires, de voix d’ici qui portent loin (Kendji, Tibz), de cultures urbaines en milieu rural. Clément Bouynet rend hommage aux talents sportifs, à toutes les formes de ballons, à la flamme des J.O. au cœur de Lascaux IV. Il se fait déjà des films dans les studios prévus à Sarlat, se projette à Beynac avec ou sans pont, explore l’issue possible de notre traversée du désert médical, anticipe l’évolution du climat… et même la sortie de nos soucis de poubelles.
Viendra un jour où l’appel vers d’autres horizons fera plus que sonner, insistera pour détourner cette tête à la fois bien faite et bien pleine de son coin de pays… comme elle a éloigné Nicolas Espitalier, qui consacre justement la préface à ce qui les rassemble, journalistes tombés dans le grand bain de l’édition.
Suzanne Boireau-Tartarat
* Le duo éditrice-auteur ne doit rien au hasard dans le renouvellement à l’œuvre avec cette parution : Alice Tardien, 3e génération, tourne définitivement la page parisienne pour s’installer à Aubas où elle a officiellement pris la gérance des vénérables éditions Fanlac fondées par son grand-père il y a 81 ans. Retour aux sources bienvenue pour la littérature locale.
