Henri Cartier-Bresson : le dernier grand reportage, 50 ans après

En 1976-1977, Henri Cartier-Bresson sillonnait le Nord-Pas-de-Calais pendant trente-cinq jours. À 68 ans, alors qu’il avait annoncé deux ans auparavant vouloir abandonner le reportage, le photographe entreprenait ce qui allait devenir son ultime grande immersion journalistique. Un livre de Bruno Vouters, membre du Club de la presse du Périgord, revient aujourd’hui sur cette aventure longtemps restée dans l’ombre.

Le 6 octobre 1976, Christian Habart vient chercher Henri Cartier-Bresson à son domicile parisien. Au volant de son Opel Kadett, le jeune directeur d’une agence lilloise de relations publiques s’apprête à embarquer l’un des photographes les plus célèbres du XXe siècle pour une mission hors norme : parcourir le Nord-Pas-de-Calais, alors confronté à une profonde crise économique et sociale.

Pendant 35 jours et près de 11 000 kilomètres, Cartier-Bresson va photographier une région en pleine transformation. Sidérurgie, agriculture, fin de l’exploitation minière, textile, vente par correspondance, centrale nucléaire de Gravelines, patrimoine, pêcheurs, carnavals, cafés, anciens combattants ou encore paysages industriels : rien ne semble échapper à son regard.

Un reportage loin des clichés

© Portrait d’Henri Cartier Bresson en 1954 à Paris – Kimura Hlei

L’objectif de Christian Habart est précisément de montrer un autre visage du territoire. Il souhaite que Cartier-Bresson dépasse les représentations convenues et les discours promotionnels pour saisir la réalité quotidienne d’une région en crise, mais également en quête d’avenir.

Le photographe accepte le défi alors même qu’il avait annoncé dans Le Monde, deux ans auparavant, qu’il renonçait au reportage pour se consacrer au dessin et à la peinture. Cette nouvelle immersion sera donc exceptionnelle. Elle sera également particulièrement longue : de l’automne 1976 au printemps 1977, Cartier-Bresson multiplie les sujets et réclame constamment de nouvelles perspectives.

Des centaines de photographies sont réalisées avant une sélection particulièrement rigoureuse. Cartier-Bresson choisit de présenter le résultat sous la forme d’un « Journal mural », une exposition qui circulera de 1977 à 1982 dans de nombreuses villes françaises et européennes, notamment Lille, Paris, Arras, Milan, Calais, Rotterdam, Nantes, Cologne, Charleroi, Valenciennes, Liège et Berlin.

Du Nord-Pas-de-Calais aux Hauts-de-France

Au-delà de l’histoire d’un reportage, le livre propose aussi un regard sur les profondes mutations du territoire. La région photographiée par Cartier-Bresson en 1976-1977 était encore le Nord-Pas-de-Calais. Elle est devenue depuis les Hauts-de-France.

Pour Bruno Vouters, les photographies constituent ainsi un document patrimonial permettant de mesurer les transformations de la région tout en interrogeant son avenir.

La photographie y occupe aujourd’hui une place importante à travers des lieux de création, de transmission et d’initiation implantés notamment à Lille, Tourcoing, Douchy ou Dunkerque.

Préfacé par Alain Fleischer, écrivain, photographe et fondateur du Fresnoy, l’ouvrage entend donc faire dialoguer les images de Cartier-Bresson avec l’histoire du territoire qu’elles documentent.

Une conception exigeante du photojournalisme

Ce travail constitue aussi une véritable déclaration de principes. Cartier-Bresson refuse la photographie fabriquée ou mise en scène et revendique une approche fondée sur l’observation et la découverte.

Son regard s’intéresse notamment aux questions de santé, d’environnement, d’urbanisme, de conditions de travail et de patrimoine. Le reportage prend ainsi une dimension sociale et documentaire particulièrement forte.

Notons que cette recherche prend une importance particulière dans l’histoire du maître incontesté de la photographie puisque la Fondation Henri Cartier-Bresson a considéré la publication du livre comme « pas opportune », empêchant notamment l’auteur de s’appuyer sur les photographies originales prises à l’époque.

Un travail de titan de Bruno Vouters

L’ouvrage rappelle également une formule emblématique du photographe : « photographier, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur ».  C’est cette aventure que raconte aujourd’hui Bruno Vouters, ancien journaliste de La Voix du Nord et membre du Club de la presse du Périgord. Né à Lille, il a travaillé à Cambrai, Valenciennes et Villeneuve-d’Ascq avant de rejoindre la rédaction lilloise du quotidien, dont il a notamment dirigé les pages régionales et été rédacteur en chef adjoint jusqu’en 2015.

Très attaché à son territoire, il s’intéresse particulièrement à l’histoire, à l’identité régionale, à l’actualité et à la création artistique. Il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés aux Hauts-de-France, à leurs personnalités et à leur patrimoine, parmi lesquels Le Cabaret des oubliés, Hauts-de-France le voyage, L’Œil bleu d’Henri Matisse ou encore Je marche sur les pas de Vincent van Gogh.

Il a également réalisé ou participé à plusieurs documentaires. Bruno Vouters a par ailleurs piloté de nombreux hors-séries et suppléments consacrés à sa région, suivant ses transformations tout en s’intéressant à ce qui demeure. Il travaille depuis longtemps sur le reportage réalisé par Henri Cartier-Bresson dans le Nord et le Pas-de-Calais en 1976-1977. Ses recherches ont finalement abouti à Henri Cartier-Bresson, L’ultime reportage.

Henri Cartier-Bresson – L’ultime reportage, de Bruno Vouters, est paru en septembre 2026. L’ouvrage compte 176 pages, au format 17 × 24 cm, imprimées en noir et blanc. Il comprend également des dessins de Jean-Marie Byache et Jean-Louis Savignac et des photographies de Jean-Philippe Rousseille, Patrick Delecroix, Loïc Mazalrey, Gilles Ray et Olivier Morin. Son prix est fixé à 18 euros. Editeur : ateliergaleriéditions – 03 21 12 10 08 – editions@ateliergalerie.com